Réflexions tardives autour d’Avatar & des Cultural Studies, et les raisons d’une polémique

Comme beaucoup, j’ai vu Avatar.
Comme beaucoup, pendant plus de 2h, j’ai eu l’impression d’avoir 5 ans et de découvrir quelque chose de nouveau, et que j’ai aimé expérimenter (les lunettes 3D, il en faut peu pour m’occuper.).
Mais tout le long du film, malgré mon caractère de « très bon public » (je voudrais voir Jack Frost à chaque hiver, et alors ?), je n’ai pas pu m’empêcher de me faire quelques réflexions, alimentées depuis par quelques lectures, qui, à mon sens, permettent d’éclairer les raisons d’une polémique entendue ces derniers temps.

Ce qui suit n’a donc pas pour but de descendre en flèche le film (il serait hypocrite de dire que je n’ai pas passé un bon moment), mais plutôt d’utiliser des notions déjà analysées et recensées dans de nombreux films par des auteurs, pour voir si Avatar est un film si révolutionnaire que ça, en dehors des techniques qu’il utilise… Et à première vue, au niveau des représentations, j’aurais tendance à répondre par la négative.
En effet, ce qui m’intéresse avec ces quelques petites notions, c’est de m’intéresser à quelques facettes qui montrent la manière dont les réalisateurs, même les plus grands, restent attachés (inconsciemment souvent) à des modes de représentations, malgré le potentiel « nouveau » et « original » de leurs Å“uvres.

 
Les Na’vi sont l’un des éléments autour desquels se concentrent la polémique. Pour ma part, je les avais trouvé très franchement inspirés des tribus tout à fait humaines. Je ne suis absolument pas une pro dans ce domaine, mais au premier coup d’Å“il, on aurait dit des Maasaïs ou des Papous rapidement peints en bleu.
Cela m’a marquée compte tenu du nombre de gens criant à la « révolution » orchestrée par James Cameron dans ce film… Sous ce vernis bleu et cette nature fluorescente, on est finalement pas si loin du monde réel.
Chose intéressante, les journalistes ont souvent décrit Avatar comme une critique de la guerre en Irak. Annalee Newitz propose de revenir plus loin dans le passé pour expliquer avec justesse (en se basant sur cette ressemblance des Na’vi) que c’est aussi le génocide des native americans qui se rejoue ici… « Jake Sully (sully – get it?) »

Pour étayer la première réflexion sur les Na’vi, il est intéressant de jeter un Å“il à la distribution qui se contente finalement de reproduire un schéma souvent décrié, et qui rejoue finalement une hégémonie bien réelle, sans la contester.



Ensuite, il y a ce procédé du Racechange (voir Susan Gubar), souvent utilisé au cinéma pour que le Blanc (souvent changé en Noir.) prenne conscience de son erreur de de son intolérance. Ce dernier suit ici un modèle très normé : même une fois changé en Na’vi et retourné contre les projets des américains, le race traitor reste le sauveur, celui qui possède des caractéristiques sur-humaines, celui sans qui un peuple tout entier aurait été réduit à néant…
Les Na’vi sont réduits à une identité « de groupe », valable pour tous, alors que le héros blanc (également hétérosexuel et américain), même devenu Na’vi, continue de cultiver son individualité, qu’importe son ethnicité, il est avant tout un individu unique, privilège qui n’est pas laissé aux Na’vi. (« Ils sont plus proches de la Nature, plus animaux, que les humains (ils feulent quand ils sont en colère, leur gamme émotive est simpliste : agressivité, détresse, impulsivité d’une façon générale) » revue Tausend Augen)

Think of it this way. Avatar is a fantasy about ceasing to be white, giving up the old human meatsack to join the blue people, but never losing white privilege. Jake never really knows what it’s like to be a Na’vi because he always has the option to switch back into human mode.
Annalee Newitz

Encore une fois, les Na’vi, « les vrais », ne restent que des adjuvants qui aident le héros à se révéler à lui même. (et pour cette phrase, je sais qu’elle vient d’un auteur de cultural studies, mais impossible de me rappeler qui. Avis aux connaisseurs.)

Bref, malgré la fable écologique, c’est finalement un goût d’exotisme qui nous reste au palais, plus qu’une véritable immersion au sein des Na’vi, de leur planète et des oppressions qu’ils subissent. (Et je ne peux que vous renvoyer à David Leonard, voir plus bas.)

 
Voilà quelques prémices de réflexions que j’ai été capable de déceler.
Je vous propose quelques lectures qui sauront approfondir le sujet bien mieux que moi, et donner plus d’alternatives :

When will white people stop making movies like Avatar ? – Annalee Newitz
(traduit en français ici)
Avatar, les raisons du succès #2 : Être blanc dans un monde de brutes – blog de la revue Tausend Augen
Five ways to read Avatar – Henry Jenkins (partie « Science Fiction as Allegory »)
Living in your world, Play in Ours – David Leonard
et, si vous l’avez sous la main, Les Inrockuptibles n°739, p.53 : Les cahiers du Vatican – Jean Marc Lalanne

 

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6 commentaires

  1. J’aime cet article! Je n’y avais que vaguement pensé dans ce sens, je vais continuer plus loin, merci à toi :)

  2. Etonnant. Votre blog apparaît en troisième position sur google, en effectuant la requête « Mouss Diouf ».

  3. Renaud

    « Consuming the other(s) » ! Merci pour ton article !
    Ca donne envie d’en lire plus. Merci pour les liens.

  4. Duck6975

    Je trouve que tu prends trop de pincettes avec cet article… mais peut-être est-ce juste que tu le ressens de la sorte.
    Je ne vais pas cracher dans la soupe, moi aussi j’ai passé un bon moment: la claque visuelle/graphique était impressionnante, et comme un bon joueur de jeu video, j’ai même eu envie de rejouer, j’y suis donc retourné.

    Mais au niveau du scénario, c’est pas 0, ne soyons pas sévère, mais ça ne vole pas plus haut que les pâquerettes! La fable écologique est toute pleine de bons sentiments parce que c’est la mode (et pour dire comme c’est commercial, oublions le battage médiatique, mais le générique de fin nous le rappelle avec cette chanson d’une artiste en vogue pour se payer le luxe de concourir aux Oscars), mais la complexité et la subtilité des événements sont inférieures à celles du Roi Lion…

    Ainsi qui me parle de révolution me fait bien rire… ce n’est qu’une douce continuation de ce qui était, avec un fort penchant du jeu video à décolorer sur le cinéma: c’est la course aux plus beaux effets graphiques. Et on n’a là rien de plus primaire: qui c’est qu’a la plus grosse?

  5. @Duck ça tout à fait sens ce petit reproche, car effectivement, j’ai corrigé mon article avant sa mise en ligne pour lui donner un ton un peu moins péremptoire, en prenant beaucoup plus de pincettes…

    En fait, avant de le mettre en ligne, j’avais eu un petit débat avec Spry sur ses sujets, et je ne sais pas trop, j’avais l’impression de n’être pas tout à fait légitime vu que j’avais quand même bien kiffé (de manière primaire certes) sur l’instant. Et puis je ne voulais pas que ça vire au « les fans d’Avatar sont tous des cons » ;)

    Mais c’est vrai qu’au final, je prends surement trop de pincettes… Ce qui me paraissait surtout important de noter, c’est que l’article n’avait pas pour but d’établir une quelconque culpabilité.

  6. Chan-Chan

    Pour mettre tous le monde d’accord, je n’ai pas vu Avatar. Ce n’est pas faute d’avoir essayer une fois, mais qu’une.
    Le film bien que de James Cameron, ne me tentait pas avant sa sortie, ni plus après, le scenario bateau, avec le teaser je connaissais déjà la fin et la prouesse technique… je ne cours pas après cette surenchère.
    Seul la photo du film m’aurait intéressée, j’aurais surement passé un bon moment mais mes amis l’ayant tous vu, je le prendrais en DVD à 10 euros sans 3D.

    Très bon article, je pense que j’aurais eu le même avis du coup.

    Je pourrais crée un groupe sur Facebook, « si toi aussi tu n’as pas vu Avatar ».

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