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Taste something different : exotisme & tourisme dans Resident Evil 5


 

Petite remise en contexte : la base de cet article est un exposé réalisé en cours sur la politique de représentations dans Resident Evil 5. Afin de mettre en ligne mes recherches pour Sonotown, j’ai retravaillé le tout à partir d’un axe bien précis, en me basant sur les écrits de David Leonard.
Pour résumer, l’idée principale n’est donc pas de repartir sur un débat à la « le jeu vidéo rend-il violent ? » (Sincèrement, je n’y crois pas), mais plutôt d’étudier les raisons d’une polémique rapidement avortée et éludée, à la lumière d’écrits théoriques.

Bref, entrons dans le vif du sujet.

 
En 2003, David Leonard, professeur à l’université de Washington, au « department of ethnic comparative studies » publie en 2003 un article intitulé « Live in Your World, Play in Ours: Race, Video Games, and Consuming the Other », à travers lequel il explore les différentes représentations à l’œuvre dans les jeux GTA III et NBA Street (Video games “are a powerful medium in which racialized ideas, bodies, and structures are constructed, mediated, and presented through a safe medium. Given that games are fantasy and virtual, certain stereotypes and discourses are more acceptable, allowing for greater transparency and honesty.”).

En mars 2009, Resident Evil 5 sort en France. Cependant, dès les premières vidéos de l’ E3 2007 , les images du jeu ont fait polémique. Il offre une fidélité d’image plus grande que les anciens opus, et surtout, déplace son action en Afrique : de l’univers sombre où le héros était attaqué par des visages pâles, on retrouve ici Chris Redfield dans un paysage de lumière, menacé par des zombies noirs.

Quelques voix se sont élevées face au malaise créé par les images du jeu (un militaire blanc tuant des villageois noirs), tandis que d’autres rétorquaient « it’s just a game ». Cette polémique est souvent restée au stade du dialogue de sourd, partiellement expliqué par la différence entre les premiers, dénonçant des représentations inconscientes, et les autres, défendant les intentions volontaires de Capcom , studio créateur du jeu.

En revoyant le jeu et ses cinématiques, j’ai eu envie de me pencher un peu plus sur « l’Afrique de Capcom », a la lumière de ce qu’a pu écrire David Leonard notamment sur les notions de tourisme et d’exotisme…

 

En analysant les jeux vidéo, David Leonard veut dépasser la seule dénonciation : loin de chercher à « prouver la culpabilité », il souligne qu’il ne faut pas nier la notion de plaisir provoqué par un jeu vidéo, et cela est également valable pour les jeux sujets à polémique comme RE5, qui est largement plébiscité, diffusé et acheté. Pour David Leonard, ce plaisir est même une notion centrale, en partie provoqué par la construction, l’exploitation et la consommation des autres. Par autres, on entend ceux qui sont stéréotypés, racialisés. En effet, il relève que les jeux sont liés à l’envie d’explorer et de découvrir, mais aussi de pénétrer et de coloniser ce que l’on appelle « la frontière virtuelle ». Il relie cela à des événements historiques tels que la colonisation où l’un des buts principaux était la suprématie blanche, par l’occupation de l’autre.

Ici, l’hégémonie blanche est servie et symbolisée par l’avatar blanc qu’est le héros, Chris Redfield (on notera d’ailleurs qu’il est rare de trouver un héros autre que blanc, à ce propos, voir l’article de Jason Ellis ) : on « occupe l’inconnu, on visite le dangereux, on consomme l’image de l’autre » tout en conservant le statut de « blanc » et les privilèges qui lui sont accordés. Le joueur incarne donc ici un avatar blanc, qui se rend, tel un touriste, dans un univers racialisé et fantasmé. On parle ici de tourisme non pas par rapport à la « fonction » du héros (le scénario le place ici pour « sauver le monde » et non pas pour visiter) mais par sa position d’étranger à un pays, à une culture. En effet, pour D. Leonard, comme pour Cynthia Enloe, le tourisme n’est pas seulement un mouvement de foule, mais aussi une idéologie, un « lot d’idées », de stéréotypes à propos de la vie, du comportement de l’autre que l’on s’apprête à visiter. L’auteur écrit que le jeu vidéo va même plus loin que le tourisme réel, car il n’y a pas de bienséance ni de comportement « poli » à avoir envers l’hôte : le jeu vidéo vous offre l’expérience d’un nouveau corps, un nouvel alter ego sans coût ni conséquences, d’où le plaisir de l’interdit et des situations « improbables ».

On peut ajouter que cette position de touriste, d’étranger est très largement soulignée par l’introduction du jeu :

 


 
Le trailer, tout comme cette introduction placent l’ambiance du jeu. Sans même parler de contamination, il montre déjà une horde de villageois agressifs et armés menés par un dirigeant, ils hurlent « l’Afrique est notre terre, cette guerre vous mènera au paradis, les envahisseurs seront punis », et le héros répond, en voix off, qu’en arrivant, il savait déjà qu’ici, « il n’y a aucune raison, aucune humanité », le tout illustré par des scènes de violence où l’on ne fait plus la différence entre contaminés et non contaminés : dès le début du jeu, on peut découvrir un groupe de villageois « sains » en train de lyncher ce qui ressemble fort à un homme enfermé dans un sac. Plus tard, lorsqu’un villageois sain est « enlevé » pour être contaminé de force, il ne s’exprime que par onomatopées. Dès le départ, notre avatar nous donne à voir une foule déshumanisée, agressive, et plutôt sauvage. Une terre qui semble être constamment en guerre.
L’assistante du héros, Sheeva, vient alors asseoir cette vision, par une phrase péremptoire « Welcome to Africa » pouvant être bien mal interprétée, comme si ce que nous venions de voir venait d’être confirmé par quelqu’un connaissant la réalité du pays comme étant vraiment une représentation de l’Afrique.

Cet aspect « touriste » est présent dans la plupart des jeux, et l’on pourrait donc invoquer qu’il n’est pas nouveau, qu’il fait partie de chaque Resident Evil sans pour autant provoquer la polémique, cependant, il faut noter que, jusqu’à lors, la saga Resident Evil se déroulait dans un monde sans réel repère avec une géographie réelle, même si un nom de continent pouvait parfois être évoqué, la seule vue d’un paysage ne suffisait pas à se repérer.
RE5 est donc le premier jeu de la saga à se dérouler dans un univers qui se veut réaliste, chose que les consoles dites « Next Gen » accentuent par leur qualité d’image. Ces éléments ne doivent pas être oubliés afin d’éclairer les représentations qui ont posé problème.

Dans Resident Evil 5, Capcom propose donc au joueur de le faire voyager via l’imagination, les costumes, la musique dans une Afrique fantasmée, nommée par l’auteur « Sampler virtuel du continent noir » : on pourrait illustrer ce concept par l’une des tenues bonus du personnage Sheva Alomar, assistante du héros :

 


Tatouages tribaux, imprimé panthère, plumes, perles, anneaux d’or, tour de cou et bracelets imposants… On est face à une image de l’Afrique entièrement construite par Capcom à travers un amalgame d’images composites, mais qui n’a aucune réelle cohérence, elles font écho à une représentation fantasmée de l’Afrique, qui n’a pas de vraie racine géographique ou culturelle.

Ici, on peut donc avancer que l’Afrique de Capcom est une sorte d’aire de jeu où le joueur vient recherche ce fameux « paradis primitif » sous la forme d’objets sensuels ou exotiques. Quelque chose « qui a un goût différent ». Cette image est consommée, consumée par des joueurs occidentaux à travers une recherche, une envie d’images exotiques créées pour et par leur propre mode de représentation.

Étudier les stéréotypes de ce jeu avec la théorie de D.Leonard montre que RE5, en offrant un espace « étranger », tout en y faisant figurer des idées de pauvreté, de chômage, de crime et/ou de guerre, permet d’entretenir une hégémonie blanche, ou du moins, ses idées dominantes, en asseyant des stéréotypes bien ancrés plutôt qu’en essayant d’inclure des éléments prouvant le changement, le progrès. Il perpétue ce qu’appelle Leonard le « Social Common Sense », qui se rapproche de la notion d’idéologie, c’est-à-dire un consensus social inconscient qui distribue les rapports de pouvoirs.

 

Bibliographie :
- « Les zombies noirs s’attaquent au web », Sébastien Martinez Barat in Poli n°1
- «  Live in Your World, Play in Ours: Race, Video Games, and Consuming the Other « , David Leonard, in Studies in Media & Information Literacy Education , Volume 3, Issue 4 (November 2003), Presse de l’Université de Toronto.
- Game Design as narrative architecture , Henry Jenkins,
- La construction idéologique de soi dans les jeux video, Olivier Mauco, podcast disponible en ligne.
- Introduction aux enjeux culturels et artistiques du jeu vidéo , Sébastien Genvo, Edition de l’Harmattan.

Remerciements à Maxime Cervulle.

 
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7 commentaires

  1. Excellent article.
    Je pense que cette polémique n’a vraiment pas lieu d’être, c’est avant tout un univers virtuel, une sorte d’évasion ou on sort de la réalité, aucun racisme ou autre là dedans.

    Merci Moossye ;)

  2. Smallz

    Pour ma part je n’ai ressenti aucune gêne en jouant à ce RE5 pour la simple et bonne raison que je l’ai toujours consideré comme un portage de RE4 vers la next-gen.

    Le 4 se déroulait quelque part en Espagne, dans un village hostile où les villageois (blancs) empalent des gens vivants et se balade avec des haches.

    Le 5 se déroule quelque part en Afrique, dans un village hostile avec des villageois (noirs) qui veulent nous décapiter avec leurs haches.

    On retrouve même des ennemis identiques dans les 2 (cf. le Boss El Gigante) et comme je l’ai entendu à juste titre à la sortie du jeu, si l’on retire les décors, il n’y plus rien qui soit lié à l’identité de l’Afrique :)

  3. Moossye

    En même temps, l’idée n’est pas d’extraire un élément du contexte, mais de voir comment le jeu fonctionne, avec le décors donc ;) C’est justement l’addition de ces petits éléments qui est intéressante.
    (Quand même, le costume de Sheva quoi !)

  4. Maratic

    Le jeu Eternal Sonata est un mélange original des oeuvres de Bach (le compositeur et musicien du 18ème… siècle, pas arrondissement) intègré dans du jeu de role. Ce n’est pas pour autant que son travail ou la représentation que j’ai envers lui sont bafoués.
    Lorsque j’ai essayé la démo (avant sa sortie), une amie était là… lorsqu’elle a vu les premières minutes de jeu où je commencais à sauver ma peau en éliminant des zombies, elle a été choqué par cette image du blanc qui massacre les noirs. Est ce que l’inverse l’aurait choqué ? Cela serait il passé plus « inaperçu » ?
    Et je n’aborde pas tout les jeux vidéo ayant pour trame les guerres mondiales…

    Sinon, je viens de découvrir ton blog et je dévore tes articles les uns après les autres… jeux vidéo, japon… je suis passionné !

  5. Moossye

    Alors j’ai beau retourner l’argument dans tous les sens, je ne vois pas ce que Bach et Eternal Sonata viennent apporter au débat…
    Pour l’argument du « et la situation inverse », ça n’est absolument pas la même chose ! On ne peut pas inverser n’importe quelle situation sans prendre en compte la situation de telle ou telle population. En France, par exemple, les Blancs sont majoritaires, il y a une hégémonie, alors que les Noirs sont considérés comme une minorité, et n’importe quelle petit détail leur rappelle. (Allez au presque hasard, les pubs.)
    Donc non, inverser la situation ça n’aurait pas été pareil, même si d’autres voix se seraient élevées, bien évidemment. Mais on ne peut pas bêtement inverser tout et n’importe quoi en prétextant qu’on est tous égaux, alors que dans les faits, on est loin d’être tous traité de la même manière selon notre couleur de peau, notre religion etc…

  6. Maratic

    Pour l’argument d’Eternal (j’ai pris un exemple « soft »), simplement que le temps d’une session de jeu ne va pas déformer définitivement dans l’esprit d’un joueur son éducation, ses acquis, son passé (et puis le PEGI est là maintenant pour éviter de déformer la vision des choses pour les plus jeunes).
    Si nous devons considérer l’impact d’un background d’un jeu et tenir compte de toute l’histoire de tout les peuples, éviter de leur rappeller un passé ou une situation de souffrance, je plains par exemple les Allemands où la 2ème guerre mondiale ne font pas d’eux des héros (il n’y a pas qu’eux).
    Cela n’empêche aucunement à Activision de réaliser d’excellentes performances de vente dans ce pays avec leurs Blockbusters.
    Je ne comprends pas pourquoi systématiquement vérifier si le calquage avec la réalité risque ou non d’élever les voix, si elle est déformée.
    Le jeu vidéo reste pour moi plus une découverte de gameplay, de scénario, de création graphique, etc… que la façon dont est représenté une population.

  7. Moossye

    Alors, attention que ce soit clair : je ne suis pas du tout, mais alors pas du tout dans une idée « psychologue » du style « cela va provoquer des violences dans la vie réelle ». Pas du tout. Je critique suffisamment ce type de discours pour éviter de tomber dedans.

    Ce que je dis, c’est que la polémique aurait pu ouvrir un débat sur les représentations véhiculées dans les jeux vidéo, et, qu’au lieu de ça, on a avorté la discussion avec des arguments simplistes du style « ce n’est qu’un jeu » ou encore « si on inversait la situation il n’y aurait pas cette polémique, vous êtes trop susceptible »… Et je trouve qu’à l’heure où l’on commence vraiment à considérer le jeu vidéo comme un monde qui compte, c’est vraiment dommage d’avoir fermé à ce point les questionnement.

    Ce que je dis c’est simplement qu’il y a des représentations (souvent inconscientes d’ailleurs, je n’accuse en aucun cas une évolonté » du game designer) que l’on s’interdit de questionner et c’est vraiment dommage.
    Et en l’occurrence, le jeu dont on parle ne rappelle pas un passé, mais quelque chose d’actuel, c’est assez différent je trouve, et ça n’a rien à voir avec une déformation ou non de la réalité (pitié, passons nous de la comparaison « Seconde Guerre Mondiale »).

    Enfin voilà, quand je lis tes arguments avec à l’appui, des chiffres de ventes ou des exemples qui n’ont rien à voir avec ce que je développe dans l’article, je me dis qu’on ne s’est peut être pas compris dès le départ.

One Trackback

  1. [...] l'indigeste Resident Evil 5 (Oui, j'aime pas ce jeu), mais ça n'a pas empêché Moossye d'écrire des choses intelligentes sur ce dernier. Malgré cela, la magie n'y est plus, et surtout, Olivier Minne n'est même pas crédité pour la [...]

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