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Drag King Xperience

Comme je commençais à le dire dans mon dernier post, j’ai parfois, voire souvent, l’impression que mon physique, ma poitrine, mes hanches, mes fesses, mes cheveux, sont les seuls signes qui me rendent « légitime » en tant que femme, que ce corps presque « stéréotype » est la seule « chose » qui permet aux autres de ne pas vraiment se poser de questions sur mon identité. Pendant longtemps je ne disais d’ailleurs pas « je me maquille » ou « je m’habille », mais « je me déguise ».

Lorsqu’est arrivée cette opportunité de faire un workshop de 2 jours sur le Drag King (des femmes qui se travestissent en homme), avec Diane Torr, artiste et performeuse, j’ai décidé de tenter, pour voir ce qui se passait lorsque je faisais disparaître ces signes avec lesquels je compose depuis 10 ans.

Les premiers pas ancrés dans le béton…

Ça commence par enchainer deux plaquettes de pilules pour ne pas être un mec qui a ses règles. Ça continue par une demie journée passée à suivre des hommes, les observer, décortiquer leurs gestes, adopter leurs démarches. Les conseils de Diane viennent compléter nos recherches. Tiens-toi droit. Regarde devant toi, soit inaccessible, regarde les gens dans les yeux. Arrête d’acquiescer à ce que je dis, ne souris pas, ne sois pas si expressive, n’oublies pas que la terre que tu foules t’appartiens. Chaque remarque me fait prendre conscience de tous ces petits gestes que l’on ne soupçonne pas. Incarner un homme, c’est apprendre à gagner en espace vital, à prendre plus d’espace. L’espace qui nous est du, et que l’on concède trop à abandonner, par habitude, parce que l’on nous a appris à être discrète, à ne pas déranger.

Viennent alors les premiers pas dans le travestissement. Le packing d’abord, ce préservatif bourré de coton, notre nouvelle extension pour deux jours. Puis les bandes. C’est à ce moment là que j’ai compris que mon corps continuerait à me dicter des attitudes : deux bandages et un t-shirt ample ne suffisaient pas à cacher ma poitrine, il me faudra donc m’avachir et faire le dos rond pour ne pas être repérée. Le maquillage succède à l’habillage. Une ombre noire vient cerner mes yeux, creuser mes joues. Je choisis ma barbe: une colle patiemment appliquée sur le visage, des cheveux synthétiques découpés en petits morceaux puis déposés sur les traits de colle, sans oublier les sourcils. Une dernière éponge parcourt mes joues et mon cou pour réaliser cet effet « barbe de trois jours ».Premier choc dans le miroir : je ne sais plus vraiment qui je suis, mais mon visage lui, semble être celui d’un homme aux grands cils. Il a même perdu cette rondeur qui le rendait trop juvénile. Une casquette pour cacher mes 60cm de cheveux. Une capuche, pour être sûr que rien ne se voit. Les lettres se mélangent, et Marion devient peu à peu Romain, elles deviennent ils, et chaque participant-e au workshop ne parle plus qu’au nom de son personnage masculin.

A l’épreuve des autres…

La première sortie fut une réussite. Nous sommes sortis à deux, en nous choisissant par affinités, mais aussi par cohérence : pour ne pas êtres découvertes, il fallait que nos personnages soient crédibles ensemble. Une vieille dame s’est approchée de moi pour me demander sa route en m’appelant « Monsieur », c’était à la fois étrange et gratifiant, comme si mon identité venait d’être validée, j’ai du réprimer mon habituelle amabilité : ne pas parler trop, ne pas m’étendre au risque que ma voix me trahisse : un geste, deux mots : « là bas ». Le métro fut également riche en surprise : malgré l’heure de pointe, je n’ai eu aucun problème pour me faire une place, un espace vital. L’absence de regard était aussi reposant, heureusement, car conserver son personnage demande une attention de chaque instant qui épuise rapidement.

La deuxième sortie fut plus problématique. Nous sommes sortis tous ensemble, abandonnant ainsi toute crédibilité, tant nos styles dépareillés ne pouvaient trouver une unité. L’exercice s’est alors corsé face à l’entrée du club de billard : casquettes interdites. Découvrir mes cheveux fut alors une expérience proche du traumatisme. J’avais tant construit mon personnage sur ce dos rond, ce sweat à capuche qui venait recouvrir une casquette, enlever tout cela fut une mise à nu non désirée, comme si j’avais été découverte : cette chevelure exposée depuis des années était tout à coup devenue ce que j’avais de plus intime. Petit à petit je sentais que je perdais mon personnage, et j’ai eu un vrai moment de panique, Diane nous avait longtemps parlé du danger d’être découverte, des agressions auxquelles elle avait du faire face lors de cet atelier dans d’autres villes d’Europe. Pourtant cette expérience, cette épreuve du regard de l’autre était très intéressante… Ceux qui nous entouraient étaient intrigués par ce que nous « étions », mais n’osaient que nous lancer des regards rapides, tentant de faire comme si de rien n’était. Mais une fois éloignés, arrivaient les rires, les moqueries, pour finir sur une demande farfelue de la part du staff pour obtenir l’une de nos cartes d’identités.Nous avons essuyé de nombreuses moqueries de la part d’un groupe de femmes. C’est afin de sauvegarder mon personnage jusqu’au bout que je ne suis pas allée les voir en tant que « femme », mais un « ayez les couilles de le faire et on en reparlera » me brulait les lèvres. (et là en une phrase, je vous ai complétement perdu… et moi avec.).Ce qui dominait ces réactions était la gêne. Gêne de ne pas pouvoir dire, au premier coup d’oeil, si cette personne appartient au même sexe que soi. Gêne face à un groupe qui semble ne plus vraiment rentrer dans ce schéma binaire auquel on s’accoutume.

Libération vs douleur ?



Après nos premières sorties, j’ai rapidement été marqué par cette liberté ressentie, d’autant plus qu’elle passe par une réelle souffrance physique. Pour moi, les bandes étaient insupportables plus de 4h, manque de technique peut être, ou trop à cacher, toujours est-il que mes quelques heures de liberté dans la rue devaient être payées par des marques bleues, des douleurs aux côtes et des difficultés à respirer… Ce qui provoquait une autre sorte de libération quand les bandes tombaient pour revenir à mon rôle plus féminin… une dichotomie vraiment déstabilisante.

Une autre liberté avait également sa place ici : celle de la parole. Je pourrais m’amuser du nombre de fois où le mot bite a été prononcé, mais je pense sincèrement que ça n’est qu’un petit élément qui témoigne que le ton et les discussions étaient plus libres dans cet espace. L’atelier a rapproché hétéro, homos, filles ultra-féminines, androgynes ou hésitant à propos d’une transition. L’expérience nous a rapproché-e-s, la pudeur étant restée au placard : sexualité, genre, nous avons beaucoup abordé ces notions à travers le vécu de chacune, et ce fut riche d’enseignements. Je n’ai ressenti aucune gêne à l’épreuve du regard de l’autre face à mon corps, on découvrait simplement des silhouettes et des corps différents les uns des autres, différents des standards, des normes, j’ai trouvé cela vraiment libérateur.

Une présentation publique nous a également confrontés à une forme d’agressivité à laquelle je n’avais pas pensé : celle de certaines femmes revendiquées comme féministes, nous accusant d’aller à l’encontre de nombreux principes fondateurs, tenant un discours très tranché, un discours finalement très influencé par une aigreur envers les hommes, « tous des cons », criant presque « je ne veux pas me travestir en homme, moi les hommes, je les mène par la queue », comme si la phrase, voire l’intervention toute entière, n’avait d’autre importance que de préciser ce « par la queue ».
Étrange.

(1ère image : Copyright Ghislaine Perichet pour la galerie Michel Journiac)

(Copyright Delphine Besnard pour toutes les autres photos de cet article)

10 commentaires

  1. Jb

    Ma grenouille devînt crapaud… !

    On pourrait en parler des heures que ça resterait pour intéressant. Chapeau bas mademoiselle, ou jeune homme, comme bon te semble.

    Bravo !

  2. Jb

    J’ai oublié un mot tellement j’étais troublé. « ça resterait pour moi intéressant ».

    :)

  3. Moossye

    J’étais justement en train de me dire « tiens, je ne connais pas cette expression picarde »…

  4. Renaud

    Trop classe ! la chance …

  5. article passionnant !

  6. impressionnant ! y a-t-il un site où on peut voir d’autres photos ?

  7. Ca fait un moment que je vois cet « article » sans le lire. Et finalement, c’est ce que je viens de faire.
    Vraiment intéressant.

  8. ambre

    impressionnant
    l’expérience me tenterait beaucoup, tu aurais des liens ou des conseil à donner ?

  9. Quel article! Je salue l’audace! Ce serait bien que certains hommes puissent faire l’expérience inverse… Ce serait très édifiant…

  10. Jasmine!

    Bonjour,
    Alors, dis moi Marion, tu as fait cet expérience pour savoir ce que ça fait d’être un homme ou parce que tu préfèrerais être un homme ?
    Je suis une femme, je suis hétéro et contente d’être une fille, mais j’aimerai vivre ce genre d’expérience, ne serait ce que pour connaitre cette liberté, ce non-regard des hommes qu’on subit tout le temps en temps que femme.
    Avoir de la place au métro, ne pas me faire collé, ne pas se faire siffler ! Ca serait beau!

2 Trackbacks

  1. [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Moossye. Moossye a dit: RT: @sprykritic: Ma copine est un mec génial : http://bit.ly/9THYwU [...]

  2. [...] Moo raconte deux jours d’atelier Drag King : comment un préservatif rempli de coton fait office de pénis, comment on bande ses seins… et tout le reste. C’est super intéressant. (Je veux le faire. Tant pis pour le ridicule vu que je fais 1m12. En plus je me tiens déjà droite à regarder les gens dans les yeux, c’est un bon début.) [...]

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